Mon cher Kacvey,

Le monde est inondé de dollars américains, d’euros, de livres sterling, de yens japonais et de yuans chinois que même le Cambodge se démembre de sa souveraineté et de son indépendance monétaire incarnée par le riel. Pauvre de riel! Qui des Khmers se réfère aux riels dans les transactions quotidiennes, si faibles de valeur soient-elles?

Au Cambodge, alors que le dollar américain est roi, depuis les marchands sur le trottoir jusqu’à la fabuleuse fortune ramassée par Hostile Takeover, le riel est l’argent que seul les mendiants ont le privilège et l’honneur de le recevoir des mains avarement et discriminatoirement généreuses.

Kacvey, vous vous souvenez sûrement des billets de banque et de la monnaie en piastres émis par la Banque d’Indochine jusqu’en 1952, et à partir de 1953, des riels par l’Institut d’Emission des Etats du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Tant d’étés ont passé depuis et autant de tempêtes de larmes et de sang sur le sol Khmer!

Ah! ce fameux billet de “un” riel, à fond jaune et à l’effigie du jeune roi Sihanouk, si précieux et si valeureux pour les petits écoliers de l’époque! Ce riel, dont les sous-unités sont des “sén” en petite pièces en aluminium, aussi appelées “kak”! Posséder quelques “séns” dans la poche sur le chemin de l’école, c’était royal et suprême élation! Un sén (muoy sén or muoy kak), un bonbon; deux séns (pi kak), une tige de glace; trois séns (béy kak), une boule de glace rabotée au sirop “toeuk kâk poutt”; quatre séns (buon kak), une poignée de grains de lotus sec et grillés (krâliing chouk); cinq séns (pram kak), une brochette de bananes grillées “chék aing” etc … Petits délices à bon prix enfantin accompagnant la nonchalance, la gaîté ingénue et l’enfance ordinaire!

Est-ce de la nostalgie irrécompensable et inutile? Non. C’est plutôt de la résurrection de la question de la valeur de l’argent dans le contexte et la conjoncture générale actuels khmers. Si l’adoption des dollars américains fait l’essence de l’économie individuelle et nationale, elle rend les Khmers assujettis à une valeur étrangère qu’eux mêmes ne savent ni la raison ni le bien-fondé. Les Khmers apprécient l’effigie de Franklin, Grant, Jackson, Hamilton, Lincoln, Jefferson et Washington mieux que celles imprimées sur les riels courants. Et l’on chuchote dans les couloirs de la banque comme quoi les négociants sont encouragés à accepter les yuans chinois dans les transactions à caractère touristique. Un maître, ça ne suffit pas; il en faut deux, et même trois.

Alors, Kacvey, posons-nous quelques questions pour satisfaire notre curiosité ou celle de nos amis qui en manifestent autant:
– Si un sén (muoy kak) pouvait, jadis, rendre un gamin heureux, “un sén” d’aujourdhui vaudrait quoi alors, en terme réel et courant?
– un sén, un gamin de l’ère des téléphones intelligents est-il au courant de son existence?
– un sén, vaut-il combien par rapport à un cent américain?
– un sén, est-il négligeable par rapport à un centime d’euro?
– un sén, est-il encore apprecié des Khmers?
– un sén, a-t-il encore de la confiance des Khmers?
– un sén, est-il encore considéré comme instrument monétaire viable?
– un sén, la banque l’accepte-t-elle dans un compte courant ou d’épargne?
– un sén, peut-on le retirer de la machine à sous ou à ATM?
– un sén, dans un bol du mendiant, le-ramasserait-t-il?
– un sén, sur le marché Asean, a-t-il encore de la crédibilité ou plutôt la moquerie?
– un sén, ça équivaut à quoi à Beijing en yuan chinois ou à Hanoi en dong vietnamien?
– un sén par ici, un sén par là, ça fait-il un riel utile?
– un sén de demain se dévalue-t-il en fonction de la pourriture politico-économique?
– un sén, qui le garderait dans son sac à main, sa poche, ses chaussons ou sous son matelas?
– un sén, ça peut acheter combien de “like” en ligne?

Quand un sén n’a plus de valeur ou de respect monétaire, tous les autres séns de la terre connaîtront le même sort. Alors, pourquoi ne pas abolir cette inutilité de “sén”, “un” ou “cent” ou autres, et adopter une nouvelle unité qui soit digne de l’indépendance, de la souveraineté et de la fierté du peuple et de l’essence khmers!