Mon cher Kacvey,

La course des pirogues de 2016 durant la période de pleine lune de Novembre 2016 s’est terminée au grand plaisir du peuple, après quelques années d’interruption que décide le régime autocratique par mesure d’insécurite de soi-même et de peur des conséquences de sa propre folie politique pas tant aimée ni favorisée du même peuple.

Rien que le fait de voir les pirogues glisser sur l’eau fait penser à ce que Georges Groslier écrivait le 27 septembre 1929 dans ses récits “Eaux et Lumières – Journal du Mékong cambodgien”

Le récit est beau de litérature et au niveau que Georges Groslier appréciqit la beauté en action de la nature et du paysage aquatique qu’il traversait ce jour-là. Gardons ce joli passage par respect du pur esprit de l’auteur et de la vie simple et paisible des cambodgiens de l’époque.

La plume est à Georges Groslier:

“… En revanche, grand choix d’embarcations. Les jonques chinoises sous leurs voiles de paille tressée, la poupe relevée en arrière-train de poule, le nez pointu près de l’eau sur laquelle louchent deux yeux peints. Que leur ventre est plein – même lorsqu’elles sont vides! Des hommes, qui paraissent moucherons sur ces pesantes bêtes, aident cependant de leurs longues rames le vent lorsqu’il mollit. Et, sa voile inutile, la jonque sort des pattes.

“Du sampan plus modeste, sous sa cabine en plein cintre, je retiens le gouvernail à profil de soc. Il laisse entre lui et l’arrière de la poupe un croissant de lumière où des herbes flottantes se coincent et font une queue. Des pagayeurs debout poussent l’embarcation, une jambe servant à chacun de balancier. Le dernier tient la barre entre ses orteils.

“Quant aux pirogues, j’en dispose à tout momemt. Je n’ai pas à descendre, dans celles-là, et je ne m’en sers que pour la joie de mes yeux. Même au sec, même restées suspendues au flanc de la rive, tandis que les eaux du fleuve baissaient, même exécutées en modèles réduits, ex-voto déposés sur les autels de certaines pagodes riveraines, elles demeurent aquatiques. Tirées sur la vase, elles y flottent. Leurs poitrines relevées et bombées ne coupent pas l’eau, elles l’écartent, et s’en soulèvent un peu afin de l’écarter moins. Elles obéissent même aux femmes, aux petits enfants et aux vieillards, parcequ’elles suggèrent aussi bien une idée de parure, de berceau et de cercueil. Elles deviennent une arme effilée sous la poussée d’un fort gaillard.

“Moi, balourd, avec mes soixante-dix kilos de chair molle, mon inexpérience, et qui, depuis deux jours, chaque fois que j’y embarque, les sens onduleux sous mes pieds, risque à chaque coup de les retourner; moi qui n’ose m’y asseoir que juste au milieu parce qu’ailleurs je sens bien qu’elles ne me garderaient pas, – j’éprouve à les voir passer sous des familles entières qui y trouvent leurs aises, des jeteurs d’éperviers, des pêcheurs au carrelet, des monceaux de prvisions; à les voir flotter si stables, pleines d’enfants qui y jouent; j’éprouve à les regarder la perplexité de la poule qui trouve une fourchette. Leur susceptibilité à mon égard leur ajoute un prestige de plus. Ce sont de belles inaccessibles, trop sveltes, trop sensibles, qui ne se donnent qu’à ceux qu’elles connaissent et qui les connaissent. Et je ne peux mieux les comparer qu’à leurs soeurs, les filles du Cambodge qu’on voit passer, l’air sérieux, la bouche sévère, le visage dur, cherchant à se cacher et qui, dès qu’on leur dit avec politesse les mots qu’elles comprennent et qui leur plaisent, vous répondent avec confiance et vous offrent aussitôt un sourire plein de charme et de puérilité. Et je rêve au moment où je saurai dire avec politesse, aux pirogues, des propos qui leur plaisent et qu’elles comprennent…”