Mon cher Kacvey,

Un condor et un vautour, tous deux perchant sur la cîme d’un grand arbre à la lisière d’une forêt à moitié défrichée par des bûcherons perfides, discutent le sujet de la tuerie d’un vieux daim commise quelque temps plus tôt par une meute de soixante-trois loups affamés.

Comme par hasard, la conversation a été entendue par un corbeau qui se cachait dans le feuillage du parrage.

Condor: Alors, ça t’a plu que les loups ont tué le daim?
Vautour: Oui, je le visais depuis longtemps.
Condor: Mais pourquoi donc?
Vautour: Il est trop fier de ses cornes et de son allure; en plus, il se met à plusieurs avec d’autres animaux pour naguer et se liguer contre le grand loup.
Condor: Mais comment as-tu fait pour envoyer le message au grand loup?
Vautour: C’est facile. D’en haut, je peux suivre facilement le mouvement du daim. Avec leur flair, le grand loup et sa meute savent tout de suite que là où le vautour survole, il y a sûrement une proie facile à chasser.
Condor: Mais la forêt est quand même épaisse, et tu ne peux pas le voir à tout instant, non?
Vautour: Je l’ai suivi depuis un bon petit moment; vue d’en haut, la forêt ne couvre pas une superficie énorme et je sais que, d’un jour à l’autre, le daim devrait sortir de la forêt dense pour venir chercher sa nourriture dans la clairière, pour gambader un peu et aussi pour repérer la présence des daines.
Condor: Et puis?
Vautour: Puisque j’ai de la patience, je laisse jouer le temps. Et alors, ce jour-là, le daim est sorti de la forêt puisqu’il avait vu une daine à l’autre côté de la clairière. Je le lasissais avancer tranquillement jusqu’au milieu de la clairière; et puis je faisais un grand cri pour appeler les autres vautours à survoler et planer très haut au-dessus du lieu repéré. Les loups ayant senti notre présence dans le ciel se mettent tout de suite à encercler le daim qui s’est battu un peu mais qui ne pouvait rien faire contre soixante-trois loups. C’est ainsi que les loups ont tué le daim.
Condor: Alors, toi et les loups, vous êtes des complices naturels.
Vautour: Les loups tuent et dévorent la chair; moi, le vautour, je dévore les charognes du cadavre. Chacun tire le meilleur parti de l’affaire, et sans conflit ni querelle. Entre nous, on s’accommode. C’est ce que les êtres humains appellent la loi de la jungle.
Condor: Qui sera ta prochaine victime?
Vautour: Comme tout être animal, j’aurai faim demain ou après-demain. Maintenant, je vise d’autres espèces, comme les chevreuils, les cerfs ou les gnoux qui défient et bêchent contre les loups.
Condor: Alors, toi, tu règnes dans le ciel, et les loups dans le bois.
Vautour: Tant qu’il y a de la forêt en bas, je ne lâche pas, même jusqu’à 90 ans d’âge. Eh, t’es un gentil et sage condor, alors viens dévorer les charognes avec nous; il y en a assez pour tout le monde.
Condor: Non merci, t’es sympa, mais je dois m’envoler à Dadu pour te laisser le champs libre.
Vautour: Bon vol! Et merci de me laisser régner sur mon espace.